Dopage dans le cyclisme : 87 % de contrôles positifs en 1966, moins de 1 % après 1975

Le dopage dans le cyclisme n’est pas un phénomène récent. Il traverse l’histoire de ce sport depuis plus d’un siècle, avec des pratiques, des produits et des contrôles qui ont profondément évolué. Comprendre ce sujet suppose de distinguer plusieurs niveaux : ce que dit la réglementation, ce que l’histoire a montré, et ce que révèlent les affaires suivies par les instances compétentes.

Ce que recouvre juridiquement le dopage

Le Code mondial antidopage ne réduit pas le dopage au seul contrôle positif. Une violation des règles antidopage peut résulter de la présence d’une substance interdite dans un échantillon, mais aussi de sa possession, de son usage, d’une tentative d’usage, d’un trafic ou d’une administration à un tiers. La non-soumission à un prélèvement constitue également une infraction à part entière, de même que la falsification d’un contrôle ou d’un élément de procédure. Un coureur peut donc être sanctionné sans avoir jamais été positif, simplement parce qu’il n’était pas disponible pour un contrôle hors compétition ou qu’il a cherché à entraver une procédure.

La disponibilité hors compétition, une obligation méconnue

Les cyclistes professionnels doivent communiquer leur localisation pour permettre des contrôles inopinés, même en dehors des périodes de course. Cette contrainte, moins visible du public que le contrôle après étape, pèse sur le quotidien des coureurs et de leur entourage. Elle explique pourquoi certaines affaires portent sur un manquement administratif plutôt que sur la détection d’une substance.

Le passeport biologique, un outil indirect

Le passeport biologique de l’athlète suit dans le temps une série de paramètres sanguins propres à chaque coureur. Il ne cherche pas une substance précise mais une anomalie par rapport au profil individuel. Une variation jugée incompatible avec une explication physiologique peut déclencher une procédure disciplinaire, même en l’absence de tout contrôle positif classique. C’est ce type d’anomalie qui revient régulièrement dans les suspensions prononcées contre des coureurs professionnels, y compris sur des périodes remontant à plusieurs années avant la décision.

Une histoire ancienne, des pratiques qui se sont transformées

Dès la fin du XIXe siècle, des pratiques destinées à soutenir l’effort apparaissent dans le cyclisme. Albert Londres, dans son reportage de 1924 sur le Tour de France, décrit déjà des coureurs recourant à des substances pour tenir la distance. Dans les années 1950, Marcel Bidot, alors responsable d’équipe, estimait à environ 75 % la proportion de coureurs ayant recours à des produits dopants, un chiffre qui donne la mesure de la banalisation de ces pratiques à l’époque.

Les années 1960, le tournant des premiers contrôles

Le malaise de Jean Malléjac au mont Ventoux en 1955, puis les incidents touchant Gastone Nencini et Roger Rivière en 1960, installent progressivement l’idée que ces pratiques posent un problème de santé publique. La loi Herzog, adoptée en France en 1965, pose un premier cadre légal. Les premiers contrôles antidopage sur le Tour de France démarrent en 1966, provoquant une grève des coureurs. Les chiffres de cette première campagne sont frappants : 87 % des contrôles menés en France sur des cyclistes cette année-là se révèlent positifs, dont six cas liés aux amphétamines sur le Tour. La mort de Tom Simpson en 1967, pendant l’ascension du Ventoux, précipite la mise en place de contrôles systématiques à partir de 1968.

Une baisse statistique à interpréter avec prudence

La proportion de cas révélés chute ensuite nettement : 12,6 % en 1967, 4 % en 1968, puis environ 1 % en 1975. Cette baisse ne signifie pas nécessairement une diminution réelle des pratiques dopantes. Elle traduit plus probablement une adaptation des produits utilisés et des méthodes employées pour échapper à des contrôles encore limités dans leurs capacités de détection. Les décennies 1970 et 1980 voient d’ailleurs se multiplier les cas individuels : déchéance de Régis Ovion en 1976, contrôles positifs de Joop Zoetemelk en 1977, 1979 et 1983, exclusion de Michel Pollentier du Tour 1978 pour tentative de fraude lors d’un contrôle, suivie d’une suspension de deux mois.

Substances et méthodes évoquées dans l’histoire du cyclisme

Les récits historiques mentionnent une diversité de produits : amphétamines et méthamphétamine pour soutenir l’effort, morphine pour masquer la douleur, corticoïdes et stéroïdes anabolisants, hormones, et plus rarement cocaïne ou chloroforme dans les pratiques les plus anciennes. Ces substances n’ont pas toutes le même statut ni la même fonction recherchée par les coureurs qui y ont eu recours.

À l’inverse, une étude portant sur des coureurs juniors et néo-professionnels en Suisse, en France et en Belgique recense des pratiques autorisées et largement répandues : compléments alimentaires, vitamines, protéines, acides aminés, fer, magnésium, calcium ou caféine. Ce même travail, mené auprès de six coureurs U23 et deux néo-professionnels d’un âge moyen de 22,75 ans lors d’entretiens de deux heures trente, met en évidence un point rarement souligné : le risque de dopage apparaît quatre fois plus élevé chez les sportifs qui consomment des compléments alimentaires. Le complément n’est pas en soi dangereux, mais il installe une habitude de recours à des produits pour soutenir la performance. Ce réflexe peut ensuite glisser vers des substances interdites sans que le coureur perçoive clairement où se situe la limite. Une fois qu’un coureur s’habitue à ajuster chaque paramètre de sa récupération par un apport extérieur, il s’insère dans un engrenage où chaque étape semble anodine prise isolément, mais où l’ensemble finit par installer la substance comme solution par défaut. C’est cette logique progressive, plus que l’intention de tricher, que pointe l’étude lorsqu’elle évoque la construction d’une culture du dopage.

Contrôles, passeport biologique et autorités compétentes

Trois types d’acteurs structurent aujourd’hui la lutte antidopage dans le cyclisme. L’Agence mondiale antidopage (AMA) édicte le Code mondial antidopage, dont une première version date de 2004 et qui a connu plusieurs révisions, notamment en 2009. L’Union cycliste internationale (UCI) encadre la discipline elle-même. L’Agence internationale de contrôle (ITA) met en œuvre les contrôles et les procédures disciplinaires pour le compte de plusieurs fédérations sportives, dont le cyclisme.

Les contrôles se déroulent en compétition, juste après une étape ou une course, mais aussi hors compétition, à l’improviste, sur la base des informations de localisation fournies par les coureurs. Une anomalie du passeport biologique, une falsification de contrôle ou un manquement à l’obligation de disponibilité peuvent chacun déclencher une suspension provisoire puis une procédure disciplinaire, indépendamment d’un contrôle positif au sens strict. Les sanctions prononcées vont de quelques mois à plusieurs années de suspension selon la nature et la gravité de la violation retenue.

Cyclisme amateur et cyclisme professionnel, une bascule progressive

La comparaison entre niveaux de pratique fait ressortir une transition plus qu’une rupture nette. Chez les coureurs amateurs de haut niveau et les jeunes espoirs, le recours aux compléments alimentaires est présenté comme une pratique courante et autorisée, intégrée à la préparation physique sans être perçue comme problématique. Le passage au statut professionnel introduit une pression supplémentaire : exigences de résultats, visibilité médiatique, influence de l’encadrement médical et sportif de l’équipe. C’est dans cette zone de transition, documentée par les entretiens menés auprès de coureurs U23 et néo-professionnels, que se jouerait le basculement vers des pratiques plus risquées, sans que cela constitue une règle générale ni une fatalité pour chaque coureur. Les données disponibles sur ce point restent partielles, reposant sur un nombre limité d’entretiens, et ne permettent pas d’établir une proportion fiable à l’échelle du peloton professionnel.